Haïti, martyre de l’indifférence
Combien faudra-t-il de catastrophes, combien de morts de plus ou de grands blessés, pour que nous comprenions ?
Les cataclysmes déclenchent toujours des vagues remarquables de solidarité, de générosité et de compassion. Mais une question se pose : faut-il en arriver là pour que nous prêtions attention à l’autre, notre voisin, notre frère ? Faut-il que la terre s’ouvre ou qu’un nouveau déluge survienne pour que la fraternité s’éveille ?
Le monde se ligue aujourd’hui pour déverser des centaines de millions de dollars sur Haïti, la ronde de l’humanitaire ne cesse de livrer vivres, médicaments, secouristes bénévoles. C’est bien.
C’est bien, mais tout de même !... Décennies après décennies, nous courons au secours des victimes de cataclysmes, dans un grand geste compatissant. Quand donc allons-nous voir à quel point l’effort que nous déployons à ces occasions est vain ? Nous nous contentons de réagir, c’est-à-dire d’agir après coup. Nous sommes, comme on dit toujours, en retard d’une guerre, d’un tsunami ou d’un séisme.
Ce sont les catastrophes qui inspirent nos actions au lieu que ce soit nous-mêmes qui décidions, hors émotions, de venir en aide à nos semblables. Imaginons un peu ce que produirait une telle action positive ! Imaginons ces millions de dollars servant à créer une infrastructure sur l’île, tenant compte de la réalité du pays qui se trouve sur une combinaison de fractures de l’écorce terrestre… Imaginons l’humanitaire se déployer pour installer des hôpitaux, former des personnel de santé…
Nous aboutirions à un pays dont les constructions antisismiques, comme au Japon, protégeraient la vie d’une majorité de personnes, un pays qui retrouverait une chance de développement à partir de ses propres richesses. Nous ne verrions plus alors ces femmes, ces hommes, ces enfants acheter des galettes d’argile pour ne plus sentir la faim leur tarauder les entrailles ; et que ceci puisse exister, là ou ailleurs dans le monde, constitue d’ailleurs une honte pour la communauté humaine.
En revanche, pour que le miracle survienne il faudrait aussi bien sûr que en appeler à la conscience et à la loyauté des responsables des pays riches afin qu’ils s’élèvent contre la corruption et toutes les malversations qui sévissent dans les pays pauvres et les pourrissent.
Il suffit d’écouter les propos que tenait à propos de la situation en Haïti le Prix Nobel de la Paix argentin, M. Adolfo Perez Esquivel. A la question du journaliste de l’hebdomadaire Brasil de Fato «Pourquoi y a-t-il des troupes étrangères en Haïti ? » il répondait déjà en 2005 :
« C’est une question que nous nous posons sans cesse. Les troupes en Haïti sont différentes de celles qui occupent d’autres pays. Le général Augusto Heleno Pereira Ribeiro a une sensibilité militaire, différente de celles que nous connaissons. Il dit clairement que ce n’est pas la force qui va résoudre le problème d’Haïti, mais que la solution dépend de programmes sociaux, dans lesquels les soldats pourraient apporter une aide. Cependant, les Etats-Unis et l’Union européenne n’envoient pas les ressources nécessaires à la mise en place de ces programmes. Il faut construire des infrastructures de base, améliorer les conditions dans les hôpitaux, dans les écoles et en matière d’assainissement.»
B de F. «La situation catastrophique d’Haïti est-elle une exception dans la conjoncture latino-américaine ? »
Adolfo Pérez Esquivel «C’est le reflet, à l’extrême, de politiques qui affectent tout le continent, et le monde entier. C’est le résultat du néolibéralisme, du pillage qui a lieu dans tous les pays pauvres. Les peuples du monde entier doivent regarder la situation haïtienne et voir la matérialisation du néolibéralisme( …) En janvier, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont exigé du gouvernement haïtien qu’il paye une partie des intérêts de sa dette extérieure, soit environ 52 millions de dollars. C’est un crime, car cela génère encore plus de pauvreté. La dette haïtienne doit être abolie. »
Le tremblement de terre qui vient de frapper Haïti vient parachever le tremblement social, fait de corruption, de malversations, que connaissait ce pays, le plus pauvre du monde. Les pays riches soutiennent les pouvoirs en place que parce qu’ils sont persuadés qu’il ne peut y avoir de pays développés que s’il existe des pays sous-développés. Par conséquent dans cette optique, ils veulent que ces derniers aient des dirigeants … eux-mêmes bien dirigés !
Aujourd’hui, Haïti est à terre et le monde est consterné. Pourquoi ne pas en profiter pour transformer la conscience planétaire pour faire naître de ces terribles décombres une chance nouvelle pour les générations futures, et leur témoigner une vraie compassion, en leur permettant d’accéder à un monde meilleur ?
Car il faut une conscience pour que s’opère un renversement des valeurs.
Sinon, à quoi bon s’évertuer à sauver ces enfants, déjà orphelins pour la plupart, si c’est uniquement pour les replacer dans une situation telle qu’ils en seront réduits à se nourrir de galettes de boue et à habiter le pays le plus pauvre du monde ? Et pour quel avenir ?
Qui voudrait d’une telle destinée ?